A mon sens, la visite de 5 grands mémoriaux permet d’avoir une vision très complète des massacres au Rwanda.

Tout d’abord le superbe Mémorial de Gisozi, ouvert à Kigali en 2004, où se déroulent chaque année, au mois d’avril, une partie des cérémonies de commémoration.

Ce mémorial a en premier lieu une visée pédagogique car il explique :

– l’histoire du pays avant puis à compter de la colonisation belge

– l’instauration, par les Belges, à partir de 1931, de la mention de l’appartenance ethnique sur les cartes d’identité. Cette appartenance étant déterminée au vu de critères physiques infondés et alors même que les twas, les hutus et les tutsis (habitants du Rwanda) vivaient jusque-là en bonne intelligence en partageant la même langue, le Kinyarwanda, et les mêmes coutumes. Malheureusement, cette mention sera, lors du génocide, d’une redoutable efficacité aux barrages en signant l’arrêt de mort de tous les porteurs d’une carte d’identité indiquant la mention « tutsi ».

– les différents massacres dont ont été victimes, de façon récurrente, les tutsis en 1959, 1963, 1973, 1990 et 1992. Autant de massacres, préludes au génocide de 1994, dont l’élément déclencheur fut le crash du Falcon présidentiel.

– la préparation, dès 1990, des mentalités au génocide. A ce titre, les médias ont joué un rôle important en déshumanisant progressivement les tutsis, notamment via les émissions incendiaires de la RTLM et les publications du journal extrémiste Kangura . Par ailleurs, était publié un code de conduite, « Les 10 commandements des bahutus », devant montrer aux « bons hutus », si besoin encore était, le bonne conduite à tenir, laquelle impliquait évidemment l’absence de relations, de quelques nature qu’elle soit, avec les tutsis !

– la formation et la préparation des milices Interahamwe auxquelles étaient livrées de nombreuses armes, notamment des machettes, et ce, en dépit de l’embargo sur le armes imposé alors au Rwanda.

– l’influence grandissante des membres de l’Akazu, aile dure du régime dont faisait à priori partie Madame Agathe Habyarimana, lesquels étaient vivement opposés à l’application des accords d’Arusha de 1993. Ces derniers prévoyaient un partage du pouvoir avec le FPR.

– l’impuissance de la Minuar, personnifiée par le Général Dallaire

– le rôle ambigu joué par les forces françaises, en amont du génocide, dans la formation des FAR, forces armées rwandaises, puis, durant le génocide, au cours de l’Opération turquoise.

Par ailleurs, plusieurs témoignages, écrits, audios et visuels, de rescapés et de Justes, ceux qui au péril de leur vie ont caché des tutsis ; une salle où sont entreposés des ossements des victimes, et d’autres où sont accrochées leurs photos, nous permettent de prendre la particulière mesure de cette horreur.

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Cependant, mon émotion parvint à son comble dans la salle consacrée aux enfants.

Oui ! Le génocide a également dévoré les enfants car aucun tutsi, aussi jeune soit t’il, ne devait survivre !

Y sont affichées une dizaine de photos, de plein pied, de quelques bébés et enfants tutsis massacrés en 1994. Une légende rappelle les activités et les repas préférés de ces enfants ainsi que leur âge au moment de leur assassinat.

Enfin, une dernière salle permet d’explorer les ressorts d’autres génocides du 20ème siècle à savoir notamment celui des Juifs et des Arméniens. A l’extérieur du mémorial, plusieurs fosses communes rassemblent les restes de dizaines de milliers de disparus de Kigali et de ses environs.

En dehors de ce mémorial, d’autres lieux, à Kigali, sont étroitement associés à l’histoire du génocide tels que :
Hôtel des Mille Collines, lieu d’action du film éponyme, où plusieurs tutsis trouvèrent refuge dans les premiers jours du génocide

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le Stade Amahoro où des milliers de tutsis se sont réfugiés pendant les massacres. C’est d’ailleurs dans ce stade que se sont tenues les commémorations du 20ème anniversaire du génocide en avril dernier (2014).
la Résidence du Président Habyarimana, aujourd’hui transformée en musée, située près du camp militaire de Kanombe près de l’aéroport, où le Falcon du président s’est écrasé le 6 avril 1994 peu après 20heures alors que sa famille s’y trouvait. On peut apercevoir, en accédant à un promontoire, l’épave de l’avion qui s’est écrasé dans le jardin de la résidence. Il est toutefois interdit de la photographier. Si les massacres ont officiellement débuté à Kigali le 7 avril 1994, les tutsis vivant aux abords de la résidence présidentielle ont, quant à eux, été assassinés par des éléments de la Garde Présidentielle, dès le soir du 6 avril quelques heures après le crash.
l’Antenne, encore visible aujourd’hui, de la RTLM. Cette radio qui, déjà plusieurs mois avant le crash du Falcon présidentiel, multipliait les appels à la haine à l’endroit de ses auditeurs et qui n’a pas hésité, après avoir annoncé la mort du président Habyarimana le 6 avril, à exhorter les hutus à aller« travailler » c’est à dire à exterminer « les cancrelats ». Durant les 3 mois du génocide, elle ira même jusqu’à révéler sur les ondes le nom et l’adresse de tutsis encore vivants à retrouver ou à encourager miliciens et population à se rendre dans des lieux où la résistance tutsie s’était organisée, notamment à Bisesero, afin de « finir le travail » !

A une 50 de kilomètres de Kigali se trouvent les églises de Ntarama et Nyamata, sites essentiels, à mon sens, à visiter dans la mesure où, pour la première fois depuis des décennies, les tueurs n’ont pas hésité à massacrer une population tutsie qui s’était réfugiée en masse dans les lieux de culte, persuadée, à tort, que les tueurs n’oseraient pas y commettre leurs méfaits.

Peine perdue car, aujourd’hui encore, les stigmates de l’horreur, notamment les impacts de balles, d’obus et de mortiers, restent visibles dans ces deux églises.

A Ntarama, l’église contient des ossements ; des vêtements ensanglantés empilés les uns sur les autres ; des cercueils ainsi que des objets de la vie quotidienne( peignes, assiettes, carte d’identité portant la mention tutsi) que les victimes avaient avec elles au moment de leur mort.

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Dans une salle de catéchisme, annexe du bâtiment principal, construite en briques, un mur anormalement teinté d’une grande tâche rouge, attire l’attention du visiteur. Notre guide, l’un des rescapés de Ntarama, nous explique qu’il s’agit du sang séché des enfants tutsis qui étaient projetés sur ses parois par les tueurs jusqu’à ce que mort s’en suive.

Dans cette même salle, on peut également apercevoir un long bâton avec lequel les tueurs empalaient, après leur avoir fait subir les pires sévices, les femmes tutsies. En effet, ces dernières, objet de nombre de fantasmes de la part des tueurs, ont payé un lourd tribut lors des massacres.

Atrocement mutilées avant d’être tuées ou laissées en vie après des viols répétitifs au cours desquels elles étaient bien souvent contaminées, à dessein, par le virus du Sida.

A l’intérieur de l’église de Nyamata, les vêtements ensanglantés des victimes jonchent les bancs jusqu’au pied de l’autel et de la statue de la Vierge Marie !
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De nombreux ossements sont quant à eux entreposés dans un souterrain se trouvant derrière l’église.

Enfin, et toujours à l’arrière de cette dernière, se trouve la tombe de l’héroïque religieuse italienne, Tonia Locatelli. Celle-ci a été assassinée, en mars 1992, après qu’elle ait dénoncé un massacre qui se préparait alors à l’encontre des tutsis dans cette même église.

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Le Mémorial de Murambi, situé à deux heures et demie de route de Kigali, est l’un des plus bouleversants qu’il m’ait été donnés de voir.

Si le musée explicatif rappelle de façon un peu moins exhaustive celui de Gisozi ; tout l’intérêt de Murambi réside dans ses salles de classe où sont exposés les corps de certaines des 40000 victimes, assassinées sur ce site, lesquels ont été conservés, avec un réalisme insoutenable, dans de la chaux.

Rien n’est aussi difficile que de voir un crane d’enfant fracturé ; une femme pointant du doigt son tueur ; un homme « machetté » ; les fosses où étaient jetés les corps ou encore le terrain de volley ball construit, juste au-dessus d’un charnier, par les soldats français, qui avaient fait de Murambi le QG de l’Opération Turquoise en juin 1994.

Ce mémorial est la preuve palpable du génocide et une réponse cinglante aux négationnistes.

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Enfin le Mémorial de Bisesero, situé à environ 1 heure de route de Kibuye, est le plus difficile à trouver.

Il a été construit sur la bien nommée« colline de la Résistance » où les Abaséséros, éléveurs tutsis, avaient déjà eu, par le passé, à résister à des massacres.

C’est pourquoi , en 1994, des dizaines de milliers de tutsis, jeunes ou vieux, y ont afflué puis y ont organisé, pendant plusieurs semaines, une vaine résistance à main nues contre des tueurs armés, eux, jusqu’aux dents.

Les forces de l’Opération Turquoise ayant tardé à les secourir, ils y seront presque tous assassinés.

Ce mémorial est composé de 9 lances symbolisant les 9 communes situées aux alentours du site et dont étaient issues les victimes. Par ailleurs 9 salles étaient, en août 2013, alors en construction pour rassembler plus de documentations à ce sujet.

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Enfin, en contrebas du site se trouve un entrepôt provisoire contenant des milliers d’ossements humains de victimes tuées sur la colline.

Toutes les visites des mémoriaux que j’ai faites en dehors de Kigali l’ont toujours été avec des rescapés.

Je les ai trouvés étonnamment apaisés, ne prêchant pas la haine et n’étant animés, malgré toutes les épreuves endurées, d’aucun sentiment de vengeance.

Au contraire, dans un pays résolument tourné vers l’avenir et dont la réconciliation est désormais le leitmotiv, l’Etat encourageant les citoyens à se sentir avant tout Rwandais afin d’éviter que des dérives ethniques, semblables à celles de 1994, ne se reproduisent, les rescapés tentent de reconstruire une nouvelle vie après avoir tout perdu une première fois.

Ces derniers m’ont indiquée que les gacacas, ces tribunaux traditionnels d’antan réinstaurés à partir de 1997 pour désengorger les prisons en jugeant des citoyens ordinaires, et non les planificateurs, s’étant compromis lors du génocide, leur ont permis en partie de tourner peu à peu la page en accédant à l’histoire de la fin de leur proche.

C’est une véritable leçon d’espoir et de tolérance même si au quotidien, vivre, surtout dans les collines, aux côtés de tueurs libérés après avoir purgé une partie de leur peine, est loin d’être une sinécure.

Ivy Dohounon, Journal d’ un pigeon voyageur